Photoreportage : Le forçat du bitume

Alexis, chauffeur de taxi de nuit à Orléans

“J’ai acheté ma plaque de taxi en 2006 pour 140 000 euros. Je roule maintenant la nuit pour mes clients. Sept nuits sur sept et cela douze mois de l’année sur douze. J’ai pris des vacances une seule fois”

“La nuit est un monde à part, avec son ambiance, ses codes, ses acteurs. On trouve de tout, du plus beau comme du pire”

“J’ai acheté ma four* 6000 euros. C’est une voiture solide et spacieuse. Pour transporter des gens, c’est ce qu’il me fallait. Ma 406, c’est le confort absolu dans le basique le plus total.”

*voiture

“La nuit, j’ai vu de tout, mais je ne me plains pas. J’ai appris à temporiser et à parler. La plupart des gens agressifs se calment par la parole. Heureusement qu’on a les collègues pour décompresser”

“La nuit, c’est notre période de travail, on a nos habitudes, on commence toujours par un café dans le bungalow pourri. On se brûle la gueule avec le petit noisette avalée trop vite, car l’aramus, notre ordinateur de bord fait tomber une course et qu’il faut aller charger*.”

*Prendre un client

“Luxueux ce bâtiment, ça fait envie hein?. C’est la qu’on se repose, qu’on boit des cafés, qu’on pisse qu’on fume qu’on gueule, qu’on dort. Une vie de rêve.

“Ce bungalow est fourni par la mairie, mais on paye l’électricité et l’eau et les cafés. C’est notre point de chute. Un café est une valeur sûre au milieu de la nuit. Chloé est chef de gare et Romain taxi de nuit aussi.”

“J’ai l’application SNCF, c’est important de connaître les retards et les galères de la SNCF dans mon travail. Si je fais le piquet à la gare et que le train à 30 minutes de retard, je peux charger ailleurs avec un peu de chance.”

“Mon portable est mon outil principal, il me permet de contacter le central qui nous donne les courses, mais il me permet aussi de tuer le temps. Les nuits sont souvent longues, on passe notre vie à attendre.”

“J’ai fait une seule course entre 22h00 et 23h40 à 8 balles. Ce n’est pas cher payé de l’heure taxi quand tu comptes le temps que tu poireautes comme un con à attendre qu’une personne te demande de la conduire le plus vite possible et le moins cher d’un point A à un point B.”

“Faire le plus rapide et le moins cher est ce qu’on nous demande. Il faut savoir que c’est la préfecture qui fixe le prix des taxis de la région, pas les chauffeurs. On est là, au milieu de la nuit, à aller chercher des gens pour leur rendre service. On est pas une entreprise de charité non plus.”

“C’est un métier qui ne se répète jamais. Tu ne sais pas sur quel client tu vas tomber. Parfois ce sont des gens respectueux et sans histoires, d’autres fois ce sont de vrais cons qui te prennent pour leur larbin. Un jour, un mec m’a dit que le client était roi, je lui ai répondu que le roi pouvait marcher”

“La nuit, les seuls qui restent ouverts ne sont pas au guide Michelin, on mange souvent de la merde. On gare la caisse au bord
d’une rue, d’une gare et on mange seul”

“On a nos habitudes, nos pauses se font très souvent autour d’un café. Chloé est de nuit une fois par mois. On s’entend bien, elle m’annonce en avance certains retards de trains.”

“La nuit, c’est café clopes non-stop. On tue le temps, on s’occupe, on parle, on regarde YouTube, le bon coin, on joue à des jeux sur nos téléphones. On attend.”

“On passe notre vie à attendre. La nuit, tout le monde galère, même les putes”

“Sur le bon coin, un mec vend un bobber* qu’il a refait à neuf. Je n’ai pas les moyens pour l’acheter, mais je lui envoie un message pour lui dire qu’il a fait du bon travail.”

*Type de moto

“Quand les urgences nous commandent une course, je rappelle toujours leur accueil. Je veux m’assurer que le client à un moyen de paiement. C’est souvent arrivé que la personne n’ait rien pour payer. Quand tu fais un bon 50 Km que le mec te dit qu’il n’a rien pour payer, c’est chiant !”

“On se retrouve souvent aux urgences, les gens, une fois qu’ils sont soignés, bah, ils doivent bien rentrer chez eux, c’est pour ça qu’ils nous appellent.”

“Je vais souvent aider les gens en allant les chercher. Je porte leurs affaires dans la voiture. Ils sont souvent dans la merde, mais j’ai réussi à me blinder. Je ne m’apitoie jamais, on à tous nos soucis et il faut y faire face, c’est la vie.”

“Fredo est chauffeur de taxi de nuit depuis 25 ans, il s’accroche, je ne sais pas comment il fait. C’est de plus en plus dur de gagner sa vie en roulant, surtout la nuit. Orléans est une petite ville.”

“Quand je peux, c’est à dire souvent, je m’entraîne à la calligraphie. Je m’emmerde dans ce travail, ça me fait chier, je veux faire autre chose. J’aime la culture “Chicano” et “Kustom”. Je veux tatouer du lourd en termes de calligraphie et de typo.”

“Dès que je peux, je vends ma plaque. J’en ai marre. Je veux faire autre chose, un truc qui me plaît. J’aime la calligraphie, le tatouage, je vais 2 fois par semaine dans le salon de tatouage de mes potes pour apprendre le métier.”

“Je commence à bien savoir répondre aux clients, j’ai de plus en plus d’aise avec le fait de les conseiller, de savoir ce qui ira le mieux avec leur idée de base. Les gars du shop me poussent au cul pour que je travaille ma calligraphie, ce que je fais tout le temps.”

“Ma femme, Julie a plié sa four. J’ai donc cassé la tirelire pour lui donner ma 406. Me voilà au volant d’une Mercedes. Du lourd à conduire, mais ça n’arrange pas mes plans. Je vais devoir continuer la route de nuit pendant un peu de temps.

“Bon, on est tous dans le même panier la nuit. Quand j’étais jeune si on m’avait dit que je serais bien avec des flics, j’aurais rigolé. Mais c’est le cas. On attend, on galère, on aime les motos, alors on parle de ces trucs et on s’entend bien, ça passe le temps.”

“Une meuf sympa, une anglaise qui adore la France. Elle fait partie des gens que j’aime conduire. Malheureusement, c’est souvent des gars complettement déchirés, au fond du trou, qui creusent encore.”

“Les cloppes, le feu, la monnaie pour les cafés et la nuit peut continuer.”

Merci à Alexis de m’avoir accepté à ses côtés pendant si longtemps et de m’avoir fait accepter des autres chauffeurs. Merci à Aurélien Ducoudray pour son soutien et ses encouragements. Merci à Thomas Dunand pour avoir co produit ce projet.

Florian Belmonte – Tous droits réservés 2015-2021

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